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Ignorance imposée

Par A. Boumezrag – Pendant la colonisation, l’école n’était pas seulement une salle de classe, c’était une salle d’effacement. On y récitait la France, on y oubliait l’Algérie. Le résultat ? Des enfants capables de tracer l’Hexagone les yeux fermés, mais incapables de situer les Aurès sur une carte. Une prouesse éducative dont seuls les génies de la mémoire coloniale avaient le secret.

On dit que l’école ouvre les horizons. En Algérie coloniale, elle en fermait un : celui du pays où l’on vivait. C’était une performance remarquable : enseigner à un enfant tout sauf ce qui le concerne. On aurait presque applaudi la créativité du ministère de l’Instruction publique, si le silence n’avait pas été aussi assourdissant.

Car apprendre la France, ça, on savait faire. Les élèves récitaient Napoléon avec le même enthousiasme que s’ils avaient été présents à Austerlitz. Ils connaissaient les méandres de la Loire mieux que ceux du Chéliff, les Vosges mieux que les Babors, la Révolution française mieux que celle qui grondait pourtant sous leurs fenêtres. Une éducation millimétrée : la France en haute définition, l’Algérie en brouillard permanent.

Dans ces classes, l’Hexagone brillait au tableau noir comme une star de cinéma. L’Algérie, elle, faisait de la figuration ; ou plus exactement, elle était coupée au montage. Interdite de diffusion. Un pays entier transformé en scène supprimée. Les élèves apprenaient la grande Histoire, mais la leur n’était jamais livrée avec le manuel.

Le plus ironique dans tout cela ? La colonisation permettait miraculeusement à un enfant né à Tizi Ouzou, à Constantine ou à Oran de connaître les fleuves de France, mais pas la rivière qui passait à deux rues de chez lui. C’était l’époque où l’on transformait les Algériens en experts du climat breton, mais où l’on évitait soigneusement de leur parler du climat politique local. Une prouesse pédagogique de haute voltige.

Naturellement, cette école avait ses défenseurs. On vous expliquait très sérieusement que c’était pour «élever l’indigène». Comprenez : le déraciner. Rien de tel qu’une bonne dose de Napoléon pour faire oublier Abdelkader.

Ainsi, un enfant pouvait réciter par cœur la date du sacre de Napoléon, mais ignorait l’année de la résistance de son propre peuple. Et si par malheur il posait une question sur l’émir Abdelkader, l’instituteur trouvait mille astuces pour l’esquiver : changement de sujet, exercice surprise, ou mieux encore, un problème de mathématiques sur le ravitaillement des troupes françaises. Parce que, voyez-vous, réfléchir trop longtemps à Abdelkader pouvait être mauvais pour la discipline. Et pour l’ordre colonial, bien sûr.

Pendant ce temps, dans la vraie vie, la Révolution algérienne s’apprêtait à éclater. Et presque ironiquement, elle commence par la mort d’un instituteur français dans les Aurès, symbole d’un système éducatif qui imposait l’histoire de la France à coups de craie et de silence. Huit ans plus tard, la guerre se termine avec l’assassinat d’un instituteur algérien en Kabylie par l’OAS. C’est un cycle tragique : on tue l’instituteur qui représente la France, puis on tue celui qui voulait transmettre enfin l’Algérie.

Entre ces deux morts, il y a l’histoire de l’école coloniale : une école qui apprenait à penser français dans un pays qui refusait de se taire. Une école où la France était une mère omniprésente, et l’Algérie une orpheline interdite d’acte de naissance.

Mais revenons à nos bancs d’école. Les élèves apprenaient la Marseillaise sans savoir que leur propre hymne n’existait pas encore. Ils dessinaient la carte de France en oubliant la leur, non par manque de volonté, mais par programme officiel. Ils connaissaient Clovis, Louis XIV et Jules Ferry, mais ignoraient Massinissa, Jugurtha ou Ibn Khaldoun. Une mémoire à sens unique, soigneusement calibrée pour ne pas éveiller l’esprit critique, cet ennemi mortel de toute entreprise coloniale.

Parfois, un élève curieux osait demander : «Et l’histoire de l’Algérie, maît’ ?» Là, l’instituteur, embarrassé, effaçait le tableau. Il déclarait que ce n’était «pas au programme». Comme si un pays pouvait être rangé dans une armoire parce que le manuel le décide.

Cette ignorance imposée était plus qu’une stratégie. C’était une politique. On formait des générations entières à se percevoir comme des «petits Français», mais sans jamais leur offrir les droits des Français. Une citoyenneté imaginaire, une identité de substitution, un déguisement historique mal taillé.

L’école coloniale, c’était ça : faire réciter la France pour éviter que l’Algérie ne se raconte elle-même.

Et pourtant, malgré tous ces silences, malgré les cartes absentes et les chapitres censurés, malgré les identités bricolées, quelque chose résistait. La mémoire n’était pas complètement soluble dans l’encre des manuels. Les parents racontaient, les grands-parents chuchotaient, les montagnes gardaient leurs échos. Les élèves apprenaient deux histoires : celle de l’école, écrite pour eux, et celle du pays, transmise hors des murs.

Aujourd’hui, le paradoxe reste mémorable : des générations entières ont grandi en connaissant par cœur l’histoire d’un peuple lointain, tout en ignorant la leur. Un exploit digne des meilleures écoles de magie. Houdini lui-même n’aurait pas fait disparaître un pays aussi efficacement.

Au final, l’école coloniale n’a jamais réussi son pari. On peut enlever l’Algérie des manuels, mais pas du cœur des élèves.

A. B.